Titre : Musique et droit d’auteur, l’affaire Bregović
Auteur : Julien Radenez
Publication : Le Courrier des Balkans, 05/09/2015

Goran Bregović a déclaré que « composer est un travail cleptomaniaque » [1]. Il suggérait que les musiciens se volent entre eux, se copient. Il faut reconnaître que l’activité artistique est mimétique. La création est re-création, transformation de la matière.

Néanmoins, les dispositions du Code de la propriété intellectuelle [2] protègent les droits des auteurs sur toutes les œuvres de l’esprit. La violation des droits des auteurs constitue un délit de contrefaçon. En musique, le plagiat concerne la reproduction partielle ou totale du texte, de la composition et/ou de l’arrangement d’une œuvre protégée, sans accord préalable.

La bande originale du film Dom za vešanje (Le temps des Gitans) est sortie en 1988 sous le label Diskoton (Yougoslavie) [3]. Goran Bregović est crédité auteur, compositeur, interprète et producteur de l’album. Il s’agit en réalité d’une œuvre de collaboration dont la plupart des (co-)auteurs ne sont pas précisément mentionnés. Des investigations m’ont permis de combler quelques lacunes.

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1) Scena Đurđevdana na rijeci 2) Pjesma 3) Scena Perhanove pogibije 4) Ederlezi avela 5) Svatovsko oro 6) Talijanska 7) Scena pojavljivanja majke 8) Kustino oro 9) Borino oro 10) Ederlezi

Le titre Ederlezi [4], interprété notamment par la chanteuse Vaska Jankovska et l’orchestre de Fejat Sejdić [5], est inspiré du texte Erdelezi avela (1969, Diskos) de Šaban Bajramović. A noter que le film Dom za vešanje d’Emir Kusturica (1988) s’apparente au film Anđeo čuvar de Goran Paskaljević (1987), auquel Šaban Bajramović a participé. Une autre version d’Ederlezi, Đurđevdan je a ja nisam s onom koju volim (1988, Diskoton) du groupe Bijelo Dugme, est signée Goran Bregović. Selon le professeur Žarko Vidović, la chanson Đurđevdan aurait été créée le 6 mai 1942 sur la route de Sarajevo à Jasenovac, au cours de la déportation vers le camp d’extermination croate du régime oustachi [6]. Par opposition, Goran Bregović a affirmé que Đurđevdan n’était pas une « chanson nationaliste » serbe. Il aurait lui-même composé la musique à partir de deux couplets de « chansons traditionnelles albanaises » [7], probablement kosovares [8].

Le titre Ederlezi avela est une reprise de Pravdilo sabaj [9] (1975, Jugoton) de Nehat Gaši [10]. Le titre Svatovsko oro, interprété par l’orchestre de Kurtiš Jašarev Kadriev, est une reprise de Save rat daje me pirava [11] (1963, Jugoton) de Esma Redžepova Uz Ansambl Stevo Teodosievski. Le titre Kustino oro, interprété par l’orchestre de Kurtiš Jašarev Kadriev, est une reprise de Velivo oro (1976, Jugoton) de M. Kadriov (Mustafa Kadirov?), interprété par Duvački Orkestar Braća Kadriovi. Le titre Borino oro, interprété par l’orchestre de Kurtiš Jašarev Kadriev, est une reprise de Masarevo oro [12] (1980, PGP RTB) de Justin Kadriov, interprété par Braćata Kadriovci. Enfin, le titre Talijanska serait une reprise de Spanisch Walz de Willy Meyer.

Goran Bregović connaissait-il les mécanismes de la propriété intellectuelle ? S’est-il approprié des œuvres et arrogé des droits d’auteur ? A-t-il perçu des redevances indues ? Seul un tribunal compétent est habilité à juger l’affaire. A cause du titre In the death car (extrait de la bande originale du film Arizona dream, 1993, Mercury), reprise de Solenzara (1962, Président) de Dominique Marfisi (interprété par Régina et Bruno), la justice l’a déjà reconnu coupable de contrefaçon (plagiat).

Quoiqu’il en soit, Goran Bregović est un artiste talentueux et réputé. Il a contribué à la notoriété de nombreux virtuoses autant qu’au succès des musiques balkaniques et tsiganes dans le monde entier.

[1] Philip Sweeney, Goran Bregovic: I want to remind people what Gypsy culture’s given (The Guardian, 08/03/2013).

[2] Droit national (France), communautaire (Union européenne) et international de la propriété intellectuelle.

[3] En Yougoslavie, la Loi sur le droit d’auteur (20 juillet 1968) dispose que « les auteurs des oeuvres littéraires, scientifiques et artistiques ont des prérogatives particulières (droit d’auteur) à l’égard de leurs créations intellectuelles (oeuvres de l’esprit) » (Le Droit d’Auteur – BIRPI N° 12, 1968).

[4] Herdelezi (en romani) est la fête du printemps, célébrée du 5 au 6 mai (calendrier grégorien). Elle correspond à la Saint-Georges / Đurđevdan (en serbo-croate) dans les Balkans et à Hıdrellez (en turc) dans l’Anatolie.

[5] Duvački Orkestar Fejata Sejdića a enregistré le titre Đurđevdan sur l’album Španija (1991, Diskos).

[6] The dark history of Djurdjevdan song (InSerbia, 08/05/2014). Пјесма Ђурђевдан настала је у возу за Јасеновац (Фронтал, 22/04/2012).

[7] Ljiljana Bogdanović, Goran Bregović: Volim ovu užasnu zemlju (Pečat, 08/01/2010).

[8] Du même registre que O milaj kaj avela (1968, Jugoton) de Šučuri (Shukri) Hajra.

[9] Les premières notes sont identiques à Jalanđi dunja (1965, Jugoton) de Nazim Bleta. Yalancı dünya est une chanson traditionnelle turque.

[10] Nehat Gashi (rom kosovar) est le père de Djemail Gashi, chanteur contemporain.

[11] Chanson traditionnelle tsigane (Ciganska narodna pesma).

[12] Similaire à Romski čoček (1984, PGP RTB) de Braća Kadriovi.

BIBLIOGRAPHIE

Philip Sweeney, Goran Bregovic: I want to remind people what Gypsy culture’s given (The Guardian, 08/03/2013)
http://www.theguardian.com/music/2013/mar/08/goran-bregovic-remind-people-gypsy-culture-given

Ljiljana Bogdanović, Goran Bregović: Volim ovu užasnu zemlju (Pečat, 08/01/2010)
http://www.pecat.co.rs/2010/01/volim-ovu-uzasnu-zemlju/

The dark history of Djurdjevdan song (InSerbia, 08/05/2014)
http://inserbia.info/today/2014/05/the-dark-history-of-djurdjevdan-song/

Claude Cahn, Saban Bajramovic: The maximum king of Yugoslav Romani pop music (Amala School, 2001)
http://www.galbeno.com/saban-bajramovicthe-maximum-king-of-yugoslav-romani-pop-music

Victor A. Stoichita, Les voleurs intelligents (Gradhiva N° 12, 2010)
http://gradhiva.revues.org/1856

Anthony Seeger, L’éthique et le droit d’auteur en musique (Cahiers d’Ethnomusicologie N° 24, 2011)
http://ethnomusicologie.revues.org/1744

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