Titre : Çengi et köçek, la danse des genres
Auteur : Julien Radenez
Publication : Le Courrier des Balkans, 18/11/2016

Çengi est un mot turc dérivé du persan çang, signifiant la harpe. köçek est un mot turc dérivé du persan kuçak, signifiant petit ou jeune. Par extension, çengi désigne une danseuse (rakkase) et köçek un danseur (rakkas). Néanmoins, dans les sources historiques, la distinction des genres reste confuse jusqu’au 20ème siècle. D’autant plus que l’homme et la femme pouvaient interpréter le rôle du sexe opposé.
Le köçek était un garçon ou un jeune homme, habituellement travesti en femme. Sur la photographie (fin 19ème siècle), il porte un sarouel (şalvar), une ceinture, une chemise, un veston et un fez.

Çengis (çengiler) d’une part et köçeks (köçekler) d’autre part sont apparus dans les palais des sultans, puis se sont répandus dans la société ottomane, davantage entre le 17ème et le 19ème siècle. Dans les harems comme dans les tavernes (meyhane), ils pratiquaient une danse sensuelle et énergique, expressément érotique, avec une prédilection pour le çiftetelli (de signature 8/4, 4/4 ou 2/4) et le karşılama (de signature 9/8), rythme asymétrique dit boiteux (aksak).

La musique, basée sur le système makam classique, était interprétée notamment par des joueurs de harpe (çeng), cithare (kanun), luth (lavta), violon (kemençe), flûte (ney), hautbois (zurna) et tambour (nakkare, davul, bendir, def…). Les danseurs utilisaient aussi des sagattes (zil) ou des castagnettes (çarpare).

Majoritairement grecs, arméniens, juifs et tsiganes (au statut de dhimmi, sujet non-musulman), çengis et köçeks se sont professionnalisés et regroupés en compagnies, fixes ou itinérantes. Chaque troupe (kol) comptait entre une dizaine et plusieurs centaines d’artistes (danseurs, musiciens, chanteurs, acrobates, jongleurs, mimes, clowns, magiciens…). A l’occasion des cérémonies officielles, ils paradaient et se produisaient en spectacle de rue.

Çengis et köçeks ont considérablement influencé la musique et la danse orientales (raks şarkî). Au 19ème siècle, la plupart des çengis et köçeks stambouliotes auraient migré vers les Balkans, l’Anatolie et l’Egypte. Dans les Balkans, le köçek a perduré sous sa forme musicale (köçekçe) grâce aux fanfares (duvački orkestri) et aux orchestres (čalgii ou orkestri). Ce sont principalement les Tsiganes (Roms) qui ont perpétué la tradition, à travers les célébrations familiales. Le mot turc köçek a donné kjuček [кючек] en bulgare, čoček [чочек] en macédonien et serbo-croate, et çyçek/qyqek en albanais.

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