Ederlezi, retour aux sources

Titre : Ederlezi, retour aux sources
Auteur : Julien Radenez
Publication : Le Courrier des Balkans, 01/01/2022

Du Temps des Gitans aux Tsiganes montent au ciel, du fleuve Vardar en Macédoine à la rivière Tisza en Ukraine, le correspondant du Courrier des Balkans est retourné aux sources de la chanson Ederlezi, à la (re)découverte du patrimoine culturel tsigane.

Ederlezi est l’œuvre de Goran Bregović, interprétée par la chanteuse Vaska Jankovska et l’orchestre de Fejat Sejdić. Accusé sans preuve de plagiat, Bregović a déclaré dans le journal Pečat (08/01/2010) avoir lui-même composé la musique à partir de deux couplets de chansons traditionnelles albanaises. Bien que l’origine albanaise soit crédible, une autre piste peut être explorée.

Comparons les chansons Ederlezi de Goran Bregović (label Diskoton), extraite de la bande originale du film Le Temps des Gitans d’Emir Kusturica (1989, Yougoslavie), et Malyarkitsa d’Eugen Doga (label Melodiya), extraite de la bande originale du film Les Tsiganes montent au ciel d’Emil Loteanu (1976, URSS) :

Non seulement la mélodie est partiellement similaire, mais en plus elle est associée à une scène cinématographique de nudité et d’amour implicite, au bord de la rivière. L’influence de Loteanu sur Kusturica et de Doga sur Bregović est ici perceptible.

Plus frappante est la ressemblance avec la version Maljarkica de Božo Potočnik et son groupe Ladarice, sortie en 1985 sur l’album Romske Pjesme de Haris Džinović et son groupe Sar E Roma (label Diskoton). A noter que Ladarice a collaboré avec Goran Bregović et son groupe Bijelo Dugme qui a produit la chanson Djurdjevdan (1988, label Diskoton), équivalente à Ederlezi.

Malyarkitsa serait l’œuvre d’Eugen Doga, interprétée par un Ensemble Tsigane. En vérité, il s’agit de la chanson Malyarka, interprétée par la chorale du Théâtre Romen sous la direction de Nikolay Ivanovich Erdenko, sortie en 1977 sur l’album Tsiganskiye pesni (label Melodiya). Ce dernier était un violoniste, auteur, compositeur et interprète de chansons populaires tsiganes, puis directeur artistique du Théâtre Romen. Ainsi la plupart des musiques du film Les Tsiganes montent au ciel sont issues du répertoire du Théâtre Romen. De même, quelques acteurs (comme Nikolay Volshaninov) et actrices (comme Lyalya Chornaya) du film ont été recrutés au Théâtre Romen.

Malyarka, interprétée par Rada et Nikolay Volshaninov et la chorale du Théâtre Romen, est initialement sortie en 1966 sur l’album Tsiganskiye pesni (label Melodiya). Cette chanson aurait été tirée du spectacle Rom Baro produit par le Théâtre Romen.

Il est possible que Malyarka, comme d’autres chansons du Théâtre Romen (Nane Tsokha, Loli Phabay, etc.), proviennent d’un folklore tsigane plus ancien. Vers la fin du 19ème siècle déjà, les troupes itinérantes d’artistes tsiganes (comme celle de Nikolay Ivanovich Shishkin) étaient populaires en Russie. Et les opérettes tsiganes étaient à la mode dans les théâtres moscovites, viennois ou parisiens. C’est dans ce contexte que deux activistes juifs, Moishe Goldblat et Semen Bugachevsky, ont fondé en janvier 1931 à Moscou le Théâtre Studio Indo-Romen, qui devenait en décembre 1931 le Théâtre Romen (sous la direction de Georgy Lebedev). Cette date correspond à la première représentation d’une tragi-comédie musicale d’Alexandre Germano, La vie sur roues, qui évoquait la politique soviétique de sédentarisation des Tsiganes nomades.

Tout au long du 20ème siècle, la richesse du patrimoine culturel tsigane ne cessera de briller. Du théâtre russe au cinéma yougoslave, la popularité de ses œuvres restera intacte.

Le Théâtre Romen en 1960 :

Artistes tsiganes du Théâtre Romen (Anthologie de la musique tsigane) :

Portrait de Džansever Dalipova

Titre : Portrait de Džansever Dalipova
Auteur : Julien Radenez
Publication : Le Courrier des Balkans, 15/01/2021

Džansever (Djansever) est une chanteuse rom macédonienne de renommée internationale, qui fêtera prochainement ses trente ans de carrière professionnelle. Auteur, compositeur et interprète, elle est aussi une femme combative et indépendante, un personnage hors-norme de l’industrie musicale.

Officiellement, Džansever Dalipova (Џансевеp Далипова) est née le 8 juillet 1967 à Veles en République de Macédoine du Nord, à l’époque territoire de la République fédérative socialiste de Yougoslavie. En réalité, elle est née à Kalougeritsa, en pleine campagne, sous une tente. Elle est la benjamine d’une fratrie de sept enfants. Ses parents, roms musulmans, sont ouvriers agricoles. Travaillant dans les champs, elle fréquente peu l’école. A l’âge de huit ans, elle est éborgnée par une fléchette. A l’âge de douze ans, son père meurt subitement. Malgré une enfance difficile, elle manifeste précocement un talent pour le chant et la danse. A l’âge de seize ans, elle chante dans les mariages et danse le breakdance dans les bars-restaurants.

En 1992, un an après l’indépendance de la République de Macédoine, un premier album, Kemano Bašal, sort sur le label macédonien МRТ, en langue romani. Produit en collaboration avec les artistes Ferus Mustafov, Ahmet Rasimov, Sebastijan Ametovski et Enver Rašid, il connaît un franc succès au-delà de la communauté. Suivront les albums Soske (1993, AR Produkcija), Tu Sijan Mo Đeneti (1994, AR Produkcija), Gili E Ulavdenge (1996, Produkcija JG), Čhavo Ka Ovelma (1996, Produkcija JG), Mangipaskoro Fali (1998, Produkcija JG), Palo 4.Berš Tumenca (2000, Nimfa Sound). En 1994, un médecin lui diagnostique une spondylarthrite ankylosante dite maladie de Bechterew. Cette affection rhumatologique est un handicap douloureux qui l’oblige à se voûter et à se mouvoir lentement. Mais sa faiblesse corporelle deviendra une force mentale qu’elle exprimera par le chant.

En 1997, l’album Meçhul sort sur le label turc Klip Müzik, en langue turque. A cette occasion, elle est invitée par le célèbre artiste İbrahim Tatlıses dans son émission télévisée, İbo Show. Elle y interprète les chansons Kara Çadır et Yara Benim qui la rendent aussitôt célèbre dans le monde turcophone. Suivront les albums Cemalim (1998, Klip Müzik), Yollar Hasta Ben Yorgunum (2000, Klip Müzik), Gönlümüzdeki Türküler (2002, Klip Müzik) et İçimden Geldiği Gibi (2004, De-Ka). Stambouliote d’adoption, elle devient une référence de la musique populaire turque au point d’être surnommée la “reine de la musique arabesque”. Le prénom turc Cansever (Djansever) est la combinaison des mots can, la vie ou l’âme, et sever, l’amour. A croire qu’elle était destinée à incarner le romantisme post-ottoman. Etonnamment, elle assume un genre masculin afin, déclare-t-elle, de se protéger du monde du spectacle, prédateur de femmes.  Certes sa maladie l’empêche de porter une robe et des talons, mais elle préfère porter la veste et le pantalon, les cheveux courts et même la cravate ou le nœud-papillon. Džansever est une chanteuse atypique, aux antipodes des vedettes hyper-sexualisées de la musique pop.

En 2005, Džansever et son manager Erhan Arı sont témoins du décès par overdose d’une jeune célébrité de la télévision, Ata Türk. Innocentés par la justice, ils seront pourtant suspectés par la presse people. En 2006, l’album Farklı Yorum sort sur le label turc Âti Müzik. La promotion n’étant pas suffisamment médiatisée, le succès est moindre. En 2008, l’album Rovena o Note sort sur le label bulgare Diapason Records, en langue romani. Il renoue avec ses origines et ses influences diverses. Depuis 2004, Džansever réside principalement à Mülheim en Allemagne, où elle soigne sa maladie. En 2009, elle subit une opération chirurgicale et passe plusieurs semaines de convalescence à l’hôpital. Malgré le soutien de sa famille et de quelques amis, elle ressent la solitude et l’abandon.

En 2011, l’album Gipsy sort sur le label franco-allemand Tercan Bayram Muzik, en langue romani. Produit en collaboration avec l’artiste Denorecords (Denis Saliov), il affirme sa romanitude et sa modernité. En 2013, la chanson Hey Denysha, dédiée à la fille de Denorecords pour son premier anniversaire, est diffusée sur Youtube. Ce titre pêchu, dans un style romano hip-hop, devient un hit dans les Balkans, en Turquie et partout où la diaspora s’est installée. Le public turc, qui associait Džansever à la musique arabesque, découvre une autre facette de la virtuose, plus jeune et plus tendance. Dorénavant les propositions artistiques se multiplient. A la télévision, elle anime sa propre émission, Cansever Show, qui promeut ses artistes favoris.

Suivront les albums Ben Ne Günler Gördüm (2014, Bonus Müzik), Roman Kızı (2014, Senfoni Müzik), Hala Seviyorum (2015, Senfoni Müzik) et Doya Doya Arabesk (2016, Ateş Müzik). Elle cartonne sur Youtube : actuellement 6 millions de vues pour Para Para (2019) avec sa nièce Samara, 10 millions de vues pour Sarınenge (2019) avec Dj Yılmaz et 29 millions de vues pour Geliyor Havalı Geliyor (2019) avec Kobra Murat et Dj Yılmaz, mélangeant pop müzik et roman havası, en langue turque et romani. En 2020, les albums Cansever Ce et Cansever Hit sortent sur son propre label, Cansever Müzik.

Džansever ne se soumet pas aux exigences des labels, elle est résolument libre dans ses choix artistiques. Traversant les répertoires roms, balkaniques, turcs, arabes, ou indiens, elle ne se limite pas à un genre musical. Elle parle couramment six langues, c’est dire son appétence pour l’altérité. Au risque de décevoir, Džansever ne cessera de surprendre et de se renouveler.

Playlist Youtube (20 vidéos)

Neluţă Neagu – Dema dae mol te peau

Neluţă Neagu – Dema dae mol te peau [1999, Electrecord]
Transcription & traduction : Julien Radenez

[Romani] [Français]
De ma daje mol te piau [bis]
Mamo haj te piau haj te makiau
De ma daje mol te piau [bis]
Mamo haj te piau haj te makiau
Devla dikhau andal droma
Devla haj te kušau le lumia
Devla marau ma andal dušmania
Kaj hale mire giesa [x3]
Mère donne-moi du vin à boire
Maman que je boive que je m’enivre
Mère donne-moi du vin à boire
Maman que je boive que je m’enivre
Dieu je regarde à travers les rues
Dieu j’insulte les gens
Dieu je me dispute avec mes ennemis
Ceux qui ont pourri mes jours
Muk ma daje ka te piau [bis]
Mamo ka so žanau sa kerau [bis]
Honi mamo na maj pi [bis]
Mamo le Cigania s’ bari
Mamo si perverso prea bari
Mamo ka on dikhen tut mato
Mamo haj ka den tut po šero [bis]
Aj ačiol to čiaoro [x3]
Mère laisse-moi boire
Maman ce que je sais je le fais
Ça suffit (maman) ne bois plus
Maman la Tsiganie est grande
Maman elle est tellement perverse
Maman s’ils te voient ivre
Maman ils te frappent à la tête
Et il ne reste plus que ton fils
Sari lumia opro šancos [bis]
On keren mi vorba lancos [bis]
Sari lumia opro šancos [bis]
Devla on keren mi vorba lancos
Kana dikhen ma mato
Phenen ka sem denilo
Devla kana dikhen ma mato
Devla phenen ka sem denilo
Devla sode sem de lačio
On phenen ka sem prosto [bis]
Honi mamo na maj pi [bis]
Mamo le Cigania s’ bari
Mamo ka on dikhen tut mato
Mamo haj ka den tut po šero
Mamo sode sem de lačio
On phenen ka sem prosto
Mamo aj hale miro šero
Aj hale miro šero
Tout le monde sur le bas-côté
Parle de moi sans cesse
Tout le monde sur le bas-côté
Dieu parle de moi sans cesse
Quand ils me voient ivre
Ils disent que je suis stupide
Dieu quand ils me voient ivre
Dieu ils disent que je suis stupide
Dieu combien je suis bon
Eux ils disent que je suis con
Ça suffit (maman) ne bois plus
Maman la Tsiganie est grande
Maman s’ils te voient ivre
Maman ils te frappent à la tête
Maman combien je suis bon
Eux disent que je suis con
Maman ils m’ont cassé la tête
Et ils m’ont cassé la tête

Magbulje Tatarević – Jek dive sabalje

Magbulje Tatarević – Jek dive sabalje [1968, Jugoton]
Transcription & traduction : Julien Radenez

[Romani] [Français]
Jekh dive sabalje
Mi daj mange rovela [bis]
Un jour au matin
Ma mère pleure pour moi
Mi daj mange rovela
Ternime ka merav [bis]
Ma mère pleure pour moi
Je vais mourir jeune
Daje ! Daje ! Daje ! Gudli bre [bis] Maman ! Maman ! Maman ! Ma chère
So rovela daje
Mande rov naj man [bis]
Comme tu pleures maman
Moi je n’ai pas de larmes
Mande rov naj man
Me čhave te dikhen [bis]
Moi je n’ai pas de larmes
Tant que mes enfants regardent
Daje ! Daje ! Daje ! Gudli bre [bis] Maman ! Maman ! Maman ! Ma chère
Celo rat rovava
Me čhave rodava [bis]
Toute la nuit je pleure
Je cherche mes enfants
Me čhave rodava
Olen te arakhav [bis]
Je cherche mes enfants
Pour les retrouver
Daje ! Daje ! Daje ! Gudli bre [bis] Maman ! Maman ! Maman ! Ma chère

Selime Bajrami – Ki Priština o sahati

Selime Bajrami – Ki Priština o sahati [1968, Jugoton]
Transcription & traduction : Julien Radenez

[Romani] [Français]
Ki Priština o sahati
Ki Grmija o bilbilja
Gilavena sar o tramafili [bis]
A l’heure de Priština
Les rossignols de Grmija
Chantent comme les voitures
Hajde čhaje ! Hajde kamlije !
Te phirava pe ki Grmija [bis]
Allons fille ! Allons chérie !
Promenons-nous à Grmija
Ki Grmija bašalena
O davulja marena
O čhajora horo khelena [bis]
A Grmija ils jouent de la musique
Les tambours battent
Les filles dansent le horo
Hajde čhaje ! Hajde kamlije !
Te phirava pe ki Grmija [bis]
Allons fille ! Allons chérie !
Promenons-nous à Grmija
Hajde čhaje ! Hajde kamlije !
Te phirava pe ki Grmija [bis]
Allons fille ! Allons chérie !
Promenons-nous à Grmija

Çengi et köçek, la danse des genres

Çengi et köçek, la danse des genres

Titre : Çengi et köçek, la danse des genres
Auteur : Julien Radenez
Publication : Le Courrier des Balkans, 18/11/2016

Çengi est un mot turc dérivé du persan çang, signifiant la harpe. köçek est un mot turc dérivé du persan kuçak, signifiant petit ou jeune. Par extension, çengi désigne une danseuse (rakkase) et köçek un danseur (rakkas). Néanmoins, dans les sources historiques, la distinction des genres reste confuse jusqu’au 20ème siècle. D’autant plus que l’homme et la femme pouvaient interpréter le rôle du sexe opposé.
Le köçek était un garçon ou un jeune homme, habituellement travesti en femme. Sur la photographie (fin 19ème siècle), il porte un sarouel (şalvar), une ceinture, une chemise, un veston et un fez.

Çengis (çengiler) d’une part et köçeks (köçekler) d’autre part sont apparus dans les palais des sultans, puis se sont répandus dans la société ottomane, davantage entre le 17ème et le 19ème siècle. Dans les harems comme dans les tavernes (meyhane), ils pratiquaient une danse sensuelle et énergique, expressément érotique, avec une prédilection pour le çiftetelli (de signature 8/4, 4/4 ou 2/4) et le karşılama (de signature 9/8), rythme asymétrique dit boiteux (aksak).

La musique, basée sur le système makam classique, était interprétée notamment par des joueurs de harpe (çeng), cithare (kanun), luth (lavta), violon (kemençe), flûte (ney), hautbois (zurna) et tambour (nakkare, davul, bendir, def…). Les danseurs utilisaient aussi des sagattes (zil) ou des castagnettes (çarpare).

Majoritairement grecs, arméniens, juifs et tsiganes (au statut de dhimmi, sujet non-musulman), çengis et köçeks se sont professionnalisés et regroupés en compagnies, fixes ou itinérantes. Chaque troupe (kol) comptait entre une dizaine et plusieurs centaines d’artistes (danseurs, musiciens, chanteurs, acrobates, jongleurs, mimes, clowns, magiciens…). A l’occasion des cérémonies officielles, ils paradaient et se produisaient en spectacle de rue.

Çengis et köçeks ont considérablement influencé la musique et la danse orientales (raks şarkî). Au 19ème siècle, la plupart des çengis et köçeks stambouliotes auraient migré vers les Balkans, l’Anatolie et l’Egypte. Dans les Balkans, le köçek a perduré sous sa forme musicale (köçekçe) grâce aux fanfares (duvački orkestri) et aux orchestres (čalgii ou orkestri). Ce sont principalement les Tsiganes (Roms) qui ont perpétué la tradition, à travers les célébrations familiales. Le mot turc köçek a donné kjuček [кючек] en bulgare, čoček [чочек] en macédonien et serbo-croate, et çyçek/qyqek en albanais.

Aman aman ! L’art de la complainte

Aman aman ! L’art de la complainte

Titre : Aman aman ! L’art de la complainte
Auteur : Julien Radenez
Publication : Le Courrier des Balkans, 08/12/2015

Aman est un mot turco-persan d’origine arabe qui signifie miséricorde, grâce, pitié. L’interjection aman exprime la passion (pathos), essentiellement la souffrance et la compassion. Elle est à la source des termes grecs amanes/amanedes [αμανές/αμανέδες] et kafe aman [καφέ αμάν], apparus en Anatolie au 17ème siècle.

L’amanes (ou manes) est un solo vocal improvisé. Initialement, il est caractérisé par l’ornementation (mélisme) et la répétition (ostinato) de l’exclamation aman. L’improvisation vocale (amanes ou gazel) alterne avec l’improvisation instrumentale (taksim) selon les règles du système musical ottoman (makam). Les amanedes (ou manedes) sont généralement qualifiés de complaintes. L’amanetzis [αμανετζής], virtuose au ton plutôt pathétique et nasillard, en est l’interprète.

Le kafe aman est un café-concert spécialisé en amanedes, où se rassemble la population ottomane (musulmans, chrétiens, juifs…) pour manger, boire, fumer et se divertir. Les kafe aman se propagent dans l’Empire ottoman, notamment à Smyrne (Izmir) et Istanbul, à la fin du 19ème siècle, et en Grèce au début du 20ème siècle suite à la Catastrophe d’Asie mineure. De nouveaux genres musicaux s’y développent, en particulier le rebetiko.

L’amanes se perpétue jusqu’à présent et perdure dans la musique romani. L’étymologie du vocable roumain manea/manele en laisse une trace encore visible.

Trajko Ajdarević Tahir – Geljum čaja te mangav

Trajko Ajdarević Tahir – Geljum čaja te mangav [1982, Jugoton]
Transcription & traduction : Julien Radenez

[Romani] [Français]
Geljum Devla
Čhaja te mangav
Čhaja te mangav
Romniake te lav
Je suis allé mon Dieu
Demander une fille
Demander une fille
Prendre une épouse
Olako dad
Aj ilaki daj
Mange pe čhaja
Von na dena
Son père
Et sa mère
Leur fille à moi
Ils ne donnent pas
Ma rov Suzo
Ma rov čhaje bre
Pisimo amange
Ame te la ame
Ne pleure pas Suzo
Ne pleure pas fille
C’est écrit
Nous nous marierons
Ma rov Suzo
Ma rov čhaje bre
Ka avel o dive
Ame ka la ame
Ne pleure pas Suzo
Ne pleure pas fille
Un jour viendra
Nous nous marierons
Sose Romalen
E Suzan mange na den ?
Me voliv ma lasa
Si duj trin breš
Pourquoi les Roms
Ne me donnent pas Suzan ?
Nous nous aimons
Depuis deux trois ans
Pe volil ma
Aj me ola
Našti Romalen
Ništa te keren
Elle m’aime
Et moi aussi
Les Roms ne peuvent
Rien y faire
Ma rov Suzo
Ma rov čhaje bre
Pisimo amange
Ame te la ame
Ne pleure pas Suzo
Ne pleure pas fille
C’est écrit
Nous nous marierons
Ma rov Suzo
Ma rov čhaje bre
Ka avel o dive
Ame ka la ame …
Ne pleure pas Suzo
Ne pleure pas fille
Un jour viendra
Nous nous marierons …

Skender Durmiš – Moker muklum

Skender Durmiš – Moker muklum [1974, PGP RTB]
Transcription & traduction : Julien Radenez

[Romani] [Français]
Mo kher muklum
Ko drom gelum
Ko drom gelum
Dur dizende [bis]
J’ai laissé ma maison
J’ai pris la route
J’ai pris la route
Vers des villes lointaines
Mi dajori
Asvaj čhorla
Mange rovela [bis]
Ma petite maman
Verse des larmes
Elle pleure pour moi
Aaa …
Mange rovela [bis]
Aaa …
Elle pleure pour moi
O gurbeti
But zameti
Me sijum jekh čororo [bis]
Le travail à l’étranger
Un dur labeur
Je suis pauvre
Mi kamlori
Asvaj čhorla
Mange rovela [bis]
Ma bien-aimée
Verse des larmes
Elle pleure pour moi
Aaa …
Mange rovela [bis]
Aaa …
Elle pleure pour moi

Džansever Dalipova – Ki zandana ka merav

Džansever Dalipova – Ki zandana ka merav [1992, МRТ]
Transcription & traduction : Julien Radenez

[Romani] [Français]
Ki zandana me ka merav
Aman aman …
Au cachot je vais mourir
Aman aman …
Dešuduj berš phangli sijum
Nikoj mande na avel
Ki zandana me sovava
Me kokala nasvale
Douze ans que je suis enfermée
Personne ne vient
Au cachot je dors
Mes os sont malades
Amaneti Devla mekhav
Arak me tikne čhaven
Sastipe tu te de
Daj dad olen nane [bis]
Je laisse mon Dieu une dernière volonté
Prends soin de mes petits enfants
Que tu leur donnes la santé
Ils n’ont ni mère ni père
Me bala akate parnile
Ko štar zidja korkori
Ki zandana me ka merav
Ake sijum nasvali
Mes cheveux ont blanchi ici
Entre quatre murs toute seule
Au cachot je vais mourir
Tellement je suis malade
Amaneti Devla mekhav
Arak me tikne čhaven
Sastipe tu te de
Daj dad olen nane [bis]
Je laisse mon Dieu une dernière volonté
Prends soin de mes petits enfants
Que tu leur donnes la santé
Ils n’ont ni mère ni père